Travailler son champ comme on respire

Il faut au moins un arbre.

Une branche nue l’hiver, avec une écorce plus sombre sous la pluie, une légère mousse peut-être, un bourgeon au printemps, une feuille en été, une couleur à l’automne. Il faut un arbre, au moins, pour savoir où l’on est, qui l’on est, dans quel temps l’on vit. Il faut au moins un arbre pour se repérer, suivre son chemin, regarder le ciel et s’abriter.

Ainsi donc, il a neigé.

Avec Fils, nous étions au spectacle, derrière la fenêtre, à regarder le ciel se défaire en mille flocons. C’était beau, magique, unique.

Tout le monde en Bretagne a dégainé son objectif, a partagé des tas et des tas de photo, toutes plus belles les unes que les autres, parce que c’est vrai, de la neige ici, c’est rare. Encore plus en bord de mer. Et le chaland sous cette « épaisse » couche, n’avait plus l’air d’autre chose qu’un lion au repos, figé comme un sphinx.

Quand il a fallu aller livrer les quelques paniers, toute fierté m’a désertée. Un jour j’irai voir la vraie neige, peut-être. En attendant, j’ai aussi fait quelques photos, mais guère, car en fait, tout a été légèrement désorganisé, et il m’a manqué de temps pour une balade.

Depuis, le vortex a regagné ses pénates et le vent a soufflé si fort que la mer a boudé le large et préféré s’abriter dans la Ria.

Nous ne voyons pas les parcs en entier, nous faisons les marées équipés de nos « cottes » (terme dérivé de cotte de maille, vu l’encombrement et le poids) et nous faisons semblant de savoir tenir le chaland contre le vent. Avec de l’eau au-dessus du nombril, nos pointes de pieds au sol, il est difficile de croire que, malgré tout l’équipement, nous fassions plus de poids qu’une ancre flottante. Ainsi, quand le patron nous crie « stop » ou bien « écarte », il y a un temps de réaction certain, entre l’erre du bateau que l’on freine, vaille que vaille, en serrant les dents, en se demandant qui du chaland ou de nos bras va l’emporter, et le vent qui tracte en sens toujours inverse, croirait-on. Quand enfin la manoeuvre a réussi (ou presque), nous avons chaud, l’eau de nos manches a coulé dans notre dos, nos pieds sont plantés dans la vase, et nous savons que nous n’avons que 10 secondes de répit avant la prochaine tentative de mouvement.

Quand il ya de l’eau et du vent, crois-moi, rien n’est facile. Nous respirons plus vite, nous sommes concentrés pour éviter toute maladresse qui pourrait nous coûter de faire le plein (d’eau, s’entend), nous restons à l’affut de la moindre consigne qu’il faudrait saisir au vent, nous apprenons le langage des signes. J’aime au plus haut point ressentir la force des éléments, celle qui nous recentre, et remet toutes les choses à leur juste place.

Pourquoi tout ça ?

Mais parce que c’est l’heure, pardi !

Il faut au moins un arbre, celui qui va frémir à ton nez, soulever le ciel, et percer les nuages.

Nous nous préparons à l’accueillir, nous faisons la place, nous dégageons l’espace, nous ouvrons les portes et les fenêtres pour le laisser venir, et prendre place : le printemps.

Sur les parcs, les tables sont vides pour la plupart, et c’est heureux car il va falloir les remplir. Nous avons une gestion de stock, un roulement qui suit les saisons, et même si nous ignorions tout cela, il suffirait de jeter un oeil aux poches pour savoir qu’il faut agir. Au rythme des marées, la respiration de la lune.

L’été dernier, Louis et Jean-Noël avaient déjà dédoublé une partie du naissain car il avait eu une belle croissance. Ce naissain a aujourd’hui environ 18 mois, la moitié de la vie d’une huître, et la poche est devenue trop petite. Avec une poche, on en fait 3, ce qui exige beaucoup de place sur les parcs.

Ça tombe bien, nous avons cette place, puisque nous avons fait le choix d’avoir une faible densité, très inférieure au schéma des structures.

Seulement, la période où les tables sont presque toutes vides est le moment idéal pour remplacer les tables usagées, mais surtout, de les déplacer, là où la sédimentation a été forte, aidée par la prolifération de zostères, ces plantes qui se développent dans la vase et la retiennent, élevant un peu plus haut chaque année le niveau du sol, donnant l’impression que les tables s’enterrent. Vois cette plante marine que Jean Noël présente : entre ses deux mains, la racine, soit la hauteur de sédimentation, en quelques années seulement. Imagine cette hauteur de vase sur un pied de table : cela enlève facilement 30 à 40 centimètres sur la hauteur de travail que nous avons. Notre dos le sait bien. Quant à nos genoux, ils apprécient peu la torsion que l’on impose pour dégager la botte.

Les poches se salissent plus vite, et notre temps de réaction est augmenté pour les retourner et les débarrasser de leur végétation !

C’est quand je marche gracieusement dans cette vase molle et collante que me vient en tête la phrase « et dire qu’il y en a qui paient pour ça » en pensant à la thalassothérapie, ses enveloppements d’algues et de vase, ses marches dans l’eau à contre courant etc… Façon de relativiser bien sûr 🙂

La photo en dessous présente la champ de zostère, qui fait une butte à cet endroit, et gène la circulation du courant.

Cela dit, les herbiers de zostères sont indispensables à la qualité d’eau et la biodiversité. Notre action sur leur prolifération est ponctuelle (une fois tous les 5 ou 6 ans) et localisée. Nous laissons un espace très grand entre les rangées de tables (la largeur du chaland et deux bipèdes, soit environ 6 grands pas) sur ce parc où les zostères reviennent régulièrement, ce qui permet aux un de travailler mieux, plus longtemps, et aux autres de retrouver leur place sereinement.

Ce n’est ni facile ni confortable de sortir les tables de la vase. Il faut d’abord les désaper avec cet engin que l’on nomme « lève-table », un pied après l’autre, d’un côté. Puis la table est basculée à l’envers, et nous la saisissons, chacun.e à un bout, ou tout seul (Théo) pour la déplacer plus haut, soit déjà en rangée, soit en pile si elle part au recyclage.

L’autre jour Anne n’était pas avec moi pour déplacer les tables, donc j’ai remplacé mon binôme par mon appareil photo. Et je ne le regrette pas, car le ciel s’est entrouvert un instant pour me permettre de saisir sa lumière. J’étais très heureuse d’être là, au moment de ce cadeau.


Maintenant que les piles sont faites, que les rangées sont déplacées plus haut sur l’estran, Jean-Noël va passer la barre et les chaines pour niveler les sol, le rendre à sa nature première, dur et stable, pour que nous replacions les rangées dans un axe favorable au déplacement du courant, avec suffisamment d’espace pour que l’impact de notre culture soit le plus faible possible sur la biodiversité de la Ria.

Notre chien préféré, le nageur de chenal, notre gardien des huîtres, nous regardait faire, ou bien regardait les mouettes, proies insaisissables, ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Suite au prochain épisode…

3 commentaires

  1. Magnifique résumé et témoignage. C’est faire respirer les champs pour mieux y faire respirer plancton et huitres. MERCI JF Le Bitoux ________________________________

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