Le silence

à travers la vitre

Avez-vous remarqué le silence ? Celui qui survient juste avant que le soleil se lève, avant que l’oiseau s’ébroue, avant que le tracteur ne ronfle ?

Savez-vous le travail silencieux ?

Ici, le travail est bruyant, fracassant parfois, perçant de temps en temps, le travail coule l’eau de la cascade bien plus que celle d’un ruisseau. Force jets d’eau de mer, de pompe, de lance à eau, et du caillou qui tombe.

On en fait tomber plein, sur le tapis, des cailloux. Ils s’annoncent déjà dans la trémie quand le container se verse, de plus en plus haut, de plus en plus fort, au fur et à mesure qu’on le lève, et que chutent les huîtres, les unes sur les autres, comme la rocaille descendrait d’une montagne. Et puis, elles gravissent le flanc du laveur, aidées par l’espalier qui les entraîne, en même temps que la douche les chatouille, une pression calculée de l’eau pour qu’elle pénètre dans les interstices de la coquille, qu’elle nettoie la vase venue du sol, qu’elle décroche les algues, poussées en mer, qu’elle fasse apparaître les couleurs de l’huître, sortie des eaux comme une nymphe, encore recouverte de son manteau de nature.

il faut lutter contre la pluie et le vent

C’est le bruit de ce chemin qui nous avertit quand le bac n’a plus de quoi se nourrir et qu’il faut aller vider poches ou mannes dans l’énorme caisse rouge. C’est le travail des hommes. J’ai lutté contre cette éternelle division du travail des hommes et du travail des femmes, mais l’entreprise et ses outils ne sont pas structurés pour un physique moins puissant. Parce qu’on aura beau dire, si notre résistance à nous les femmes est assez grande pour donner la vie, elle n’est pas dimensionnée au travail de force. Et, à vrai dire, je ne suis pas sûre que ce travail de force là, convienne à tous les hommes aussi virils et puissants soient-ils. Sinon, la retraite ne serait pas donnée si tôt. Mmmm ? Quelque chose à dire ?

Le bruit de l’eau résonne dans nos corps et pulse notre sang. Comme le vent.

Le bruit du vent prend toute la place quand on fait une marée d’hiver et que la bruine trempe nos habits avant même que l’on ne se soit mis à l’eau. Il assourdit nos voix, il nous rend sourd aux consignes, et nous fait lutter. Lutter contre lui quand le chaland dérape et qu’il faut le tenir contre les tables, lutter quand il faut forcer les bras et les abdominaux au moment de lever le pic, lutter quand il pousse le bateau sur ton dos. Le vent porte l’eau plus haut, même la mer n’y peut rien, c’est le vent qui gagne.

Hier il n’y avait pas de marée, cet après-midi non plus ; quand il faut lever des huîtres c’est une question de lutte, à qui tiendra le chaland comme il faut alors que l’eau t’empêche d’avoir ton propre poids qui fait ancre, à qui aura de l’eau jusqu’au coude en essayant de ne pas la laisser rentrer par le devant de la cotte quand on se penche pour décrocher la poche. L’eau de mer clapote plus fort, les oiseaux planent sur place, voire ils reculent, le paysage change, il devient parcimonieux, étroit, entre les gouttes de pluie qui font plisser les yeux.

Le bruit du travail ressemble à un tracteur alors que la nuit n’a pas levé son manteau et que les phares puissant trouent l’espace devant soi.

les phares sont deux yeux dans le noir

Mais le travail silencieux, ne l’as-tu pas déjà rencontré ? Celui qui se fait à ton insu, alors que tu te tournes et retournes en essayant vainement de trouver le sommeil ? N’as-tu pas déjà pensé à ce travail que tu ne vois pas ? Celui qui se fait hors des heures officielles, entre deux carottes râpées et une machine à laver ? Celui-là que tu vas donner pour qu’au lendemain le bruit du travail puisse se faire ? Les mots écrits, échangés, ceux qui prévoient, anticipent, devinent parfois ?

Dans l’ostréiculture, il ya des légendes tenaces : si tu n’es pas au chantier, dans le bruit et le vent, tu ne travailles pas.

C’est le travail silencieux qui n’apparaît nulle part jusqu’à ce jour où tu lui serres la main. L’indispensable travail silencieux qui met l’huile dans les rouages, assure le pain quotidien et permet de donner au bruit toute son ampleur.

J’aime le bruit du travail silencieux, il vit.

Un matin, presque comme un autre

4 commentaires

  1. Bonsoir TifennJe viens vous remercier. .. Moi… Nouvelle clienteExcellente livraisonJ ai dégusté avec grand plaisir ces huîtres…  Je ne manquerais  pas la prochaine commande. Bonne soiree Kenavo ur wech all Catherine  lamballais À   Pau

    Envoyé depuis Yahoo Mail pour Android

  2. Coucou Tifenn,

    C’est bien écrit, on se sent dedans mais en moins trempé ! Pour le prochain Scribulations en thème « Ateliers » (de plein air/mer) ?

    Portez-vous bien, Bises, Jean-Paul.

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